In memoriam Daniel Bourguet (1946 – 2026). Un pasteur qui avait fait le choix de la vie monastique

Daniel Bourguet s’est éteint sereinement le 6 avril, le lendemain de Pâques. Beaucoup d’entre nous le connaissaient en tant qu’auteur de livres et de méditations sur l’Écriture, fruits des retraites qu’il animait aux « Abeillères » près de Saint Jean du Gard. En 2018 Jocelyne Le Bivic avait accepté de l’interroger sur son cheminement spirituel à la demande de La Revue de l’Union. Nous reproduisons cet article qui est également disponible, avec l’ensemble du numéro 2 de La Revue sur le site de l’Union.

Daniel Bourguet

Au bout d’un chemin sinueux et ombragé, apparaît soudain une large terrasse baignée d’une douce lumière qui rend encore plus tendre le vert des prairies en cet après-midi de printemps. Au fond de cette clairière, une petite cabane en bois. Sur le seuil, Daniel Bourguet attend. Quand on lui demande comment il est devenu moine, Daniel Bourguet répond : « C’est la faute à Dieu. C’est lui qui m’a poussé en ce sens, qui a fait naître en moi ce désir. À la fin de mes études de théologie, je me trouvais en Israël pour une année complémentaire d’étude, à l’Ecole biblique de Jérusalem. Dans la suite de la parabole du bon Samaritain, je voulais faire le chemin de Jérusalem à Jéricho à pied. Nous marchions avec deux autres étudiants, lorsque tout à coup, dans un tournant surgit un monastère – le monastère orthodoxe de Saint-Georges de Koziba. Nous entrons. Un moine nous accueille, explique en quoi consiste sa vie. Je me suis dit: c’est ça la vie. Tout ce qu’il disait résonnait en moi. Je voulais prolonger ce qui avait été éveillé. Cela ne me quittera pas ».

Monastère orthodoxe de Saint-Georges de Koziba
Monastère orthodoxe de Saint Georges de Koziba

Devenir un moine… protestant

On peut alors se demander comment on devient un moine protestant ! C’est un long chemin. Pendant plusieurs années, Daniel Bourguet bataille intérieurement avec cette apparente contradiction. Comment intégrer cette vocation à celle de pasteur protestant à laquelle il s’est formé ? En 1970, il rejoint la paroisse de l’Église réformée de Tence. Dès qu’il dispose de temps libre, il se rend dans un monastère catholique proche, Notre-Dame des Neiges, en Ardèche. Il en éprouve une grande joie : « j’essayais d’être moine et ne me sentais nullement en désaccord avec mon Église. À aucun moment, je n’ai envisagé de changer de religion car je suis très attaché à la religion protestante. Les moines ne m’y encourageaient guère, me disant : “On veut dialoguer avec un moine protestant” ». Se rapprocher de la communauté de Taizé ne correspondait pas à sa vocation, en raison de l’affluence. La communauté de Bose (communauté mixte et œcuménique en Italie) lui était inconnue.

Un jour, Sœur Myriam, alors prieure de la communauté des diaconesses de Reuilly, l’invite, comme pasteur de la paroisse réformée la plus proche, à une réunion au Chambon-sur-Lignon où vit une sœur : « tout de suite, en me rencontrant, elle voit en moi un moine ». Elle décide alors d’installer dans une maison dont la communauté vient d’hériter à proximité, trois frères protestants qui s’interrogent sur leur vocation monastique. Elle en informe Daniel Bourguet qui répond : « Ne le faites surtout pas. Si vous le faites, je quitte la paroisse ». C’est ce qui s’est passé. Cette expérience ne dure que quatre années : « nous avions tous moins de trente ans. Aucune expérience de la vie monastique. » Après avoir été professeur d’Ancien Testament à la Faculté de théologie de Montpellier, Daniel Bourguet reprend une paroisse à l’Église réformée de Mont-de-Marsan, à proximité de l’abbaye bénédictine de Belloc où il se rend régulièrement. « Un jour, quelqu’un me téléphone : “je veux devenir moine”. Puis, un mois après, un autre. Et, ainsi, pendant cinq mois. J’y vois la main de Dieu ». Étant membre du groupe des Dombes, il se rapproche de la Trappe des Dombes. Le père abbé accepte de recevoir ces cinq protestants désireux de se former à la vocation monastique. Daniel Bourguet quitte sa paroisse en septembre 1995. Finalement sur les cinq, deux viennent avec lui. L’un reste huit jours. L’autre, trois mois. Lui y passe neuf mois : « Le père abbé ne s’est pas trompé : une communauté commence avec une personne et non cinq. Ensuite, ce fondateur attire d’autres ».

Les Abeillères …

Que faire à l’issue de ce temps ? Faut-il rechercher d’autres compagnons ? En juin 1996, Daniel Bourguet s’interroge. Ayant un lien privilégié depuis longtemps avec la communauté protestante des Sœurs de Pomeyrol installée à Saint-Etienne du Grès, il s’en rapproche. La communauté propose de l’accueillir dans son lieu plus en retrait, les Abeillères, situé à Saint-Jean du Gard, le temps que la situation s’éclaircisse. Pendant deux années, il ne se passe rien. Le moine découvre la vie solitaire. La rencontre d’un ermite orthodoxe, le Père Cléopas, en Roumanie est déterminante : « cela finit de me décider de rester seul. »

En 2003, les Sœurs de Pomeyrol décident de se retirer toutes à Saint-Etienne du Grès. Elles proposent à Daniel Bourguet, en sa qualité de prieur de la Fraternité des Veilleurs, de confier la maison des Abeillères à cette fraternité qui accepte de relever le défi, en dépit de sa fragilité. Depuis, Daniel Bourguet offre un accompagnement spirituel à tous les retraitants qui y viennent mais également à des personnes de l’extérieur. Il le reconnaît : « Pendant des années, je me suis senti écartelé. Aux Abeillères, les trois vocations – de professeur, pasteur et moine – sont unifiées. » Une part importante est laissée à l’écriture et à l’étude. La part d’enseignement n’a jamais été aussi forte. Daniel Bourguet accompagne de nombreux pasteurs. Le travail d’accompagnement spirituel est un ministère très pastoral. « Il n’y a jamais eu de projet ficelé mais j’ai essayé de vivre à chaque étape les signes donnés par Dieu », confie-t-il.

Les Abeilleres batiment
Les Abeillères

Faire retraite

Aux Abeillères, les retraitants viennent de toutes les confessions, protestantes, catholiques et orthodoxes. Toutefois, les protestants, issus de toutes origines ecclésiales, sont majoritaires. De tous âges, y compris des jeunes. Des Français principalement mais aussi des Suisses et quelques Belges.

Pour Daniel Bourguet, « Faire retraite, c’est se retirer du quotidien pour privilégier le lien avec Dieu, pour un cœur à cœur avec Dieu. Ceci est en cohésion avec notre vocation chrétienne. Les Abeillères est un lieu retiré, le téléphone passe mal. Les autres retraitants sont une aide. Ils sont plongés dans la méditation des Écritures. C’est une incitation à faire de même. » « Une retraite est un va-et-vient entre la prière et la lecture. La prière est première : je viens à Dieu par la prière. Dans la méditation, Dieu vient à moi à travers les Écritures. La lecture spirituelle est un tremplin pour la prière. Elle propulse à nouveau vers Dieu. On referme alors le livre pour se remettre à prier. Quand la lecture devient difficile, on arrête. On va cueillir des pommes ou marcher. » Aux Abeillères, le silence est partout à la chapelle, dans les chambres, pendant les repas : « la prière personnelle, la prière en solitude, celle qui occupe le cœur à cœur avec Dieu ; cette prière-là est encore plus assoiffée de silence… Le silence aux Abeillères est une porte ouverte sur le silence de Dieu qui se glisse dans chaque recoin des Abeillères. C’est pourquoi ce silence est si extraordinaire. C’est le plus beau, celui de Dieu qui tend l’oreille de son cœur pour entendre la prière de son enfant. ». « Tout chrétien devrait faire retraite. C’est une hygiène de vie. Notamment pour les pasteurs qui parlent de Dieu constamment mais combien de temps passent-ils avec lui ? » Chaque année, des retraites sont organisées pour les pasteurs. Une trentaine d’entre eux, principalement de sensibilité évangélique, y participent. Des ouvrages reprenant le thème de ces retraites sont régulièrement publiés.

Aux Abeillères, seul Daniel Bourguet est présent sur place en permanence. Pour assurer l’accueil et l’hôtellerie, des Veilleurs se succèdent toute l’année, donnant quelques jours, une semaine, de leur temps, les « Marthe ». Ils sont chargés de conduire les repas, les moments de prière pendant les repas et sont responsables des lectures à la chapelle. « Ils ne peuvent être Marthe sans être Marie, c’est-à-dire en prière et méditation avec les retraitants… Aimer notre prochain, c’est avant tout lui offrir le silence dont il a besoin pour y déposer sa prière. »

Aux Abeillères, il s’agit de saisir l’instant, la beauté fragile toute intérieure qui est offerte, la douceur inspirante des chants dans la chapelle, la vérité du silence, la tendresse de l’amour. Une famille de geais vole avec une allégresse bruyante d’un pommier à l’autre… à côté de la cascade, une libellule turquoise s’essaie à la planche à voile sur une feuille… Tout dit Dieu. Tout invite à le contempler : « Jésus se retirait dans les montagnes et les lieux déserts pour prier. Il savait qu’il trouverait là le silence favorable pour y déployer sa prière jusque dans la voûte du ciel. Il savait bien que la prière périclite quand le bruit vient l’agresser. Heureux était-il d’avoir trouvé des lieux de silence pour retrouver l’intimité de Dieu, afin de mieux vivre son quotidien au milieu de ses disciples et de la foule. »

Retrouvez également l’hommage qui lui est consacré dans Réforme Hommage à Daniel Bourguet (1946 – 2026), ancien prieur de la Fraternité des Veilleurs

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