Ayant eu l’occasion de creuser un peu la question du rapport de Camus à Dieu1, je ne pouvais pas manquer d’être attiré par le livre de Véronique Albanel, Le Christ d’Albert Camus2. Soulignons d’emblée un écueil que cet ouvrage évite : faire de Camus un chrétien qui s’ignore.
Manque d’exemplarité chrétienne…
Plusieurs éléments ont bloqué Camus concernant la foi chrétienne. Premier obstacle : la question du « saut » dans la foi comme moyen d’échapper à la vie réelle en allant se réfugier dans l’espoir d’un au-delà hypothétique. Mais ce qui freinera encore davantage Camus, c’est le contre-exemple que constituent certains chrétiens. Pas d’indulgence envers l’Église catholique plutôt muette dans les années 1940 face au nazisme. Camus dit que les chrétiens devraient être aux avant-postes de la lutte pour la justice à cause du beau message dont ils sont porteurs ; et il laisse transparaître la conscience qu’il a progressivement acquise que la grâce a peut-être quelque réalité mais que lui-même n’y a pas eu accès.
…mais le Christ exemplaire
Bien à l’inverse, Camus admire le Christ dont la vie et l’enseignement sont en parfaite corrélation. Retenons cette maxime qu’il énonce ici à propos du christianisme : « L’honnêteté consiste à juger d’une doctrine par ses sommets, non pas ses sous-produits ».
Véronique Albanel met en évidence le fait que Camus lisait la Bible, et qu’il la citait à bon escient. Par exemple cette bouleversante allusion à la gêne éternelle de Jésus par rapport au massacre des Innocents, tirée de La Chute : « La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui et il était vivant ! »3
Aspirations mystiques
On savait que Camus se posait des questions souvent d’ordre spirituel. Par exemple, l’homme bourreau n’est-il pas systématiquement, aussi, victime ? « Mais je ne crois pas, pour autant, qu’il n’y ait nulle responsabilité en ce monde et qu’il faille céder à ce penchant moderne qui consiste à tout absoudre… ». Cela reviendrait à niveler l’écart entre le bien et le mal. Il semble que Camus a bien saisi que le Christ est un révolté et qu’il ne fait aucune concession au mal. Véronique Albanel précise : « Camus ne défend pas ‘l’innocence totale’ de la créature ; il refuse seulement d’admettre sa ‘culpabilité définitive’ » ; d’où son opposition à la peine de mort, et une certaine allergie au Jugement dernier. On est assez surpris de découvrir à quel point Camus s’intéressait à la mystique chrétienne. Il lisait Ignace de Loyola, vouait une admiration immense à Pascal, et aussi à la philosophe Simone Weil qu’il éditera. On le sent écartelé entre une aspiration à se détacher du monde et un refus de quitter l’humain. Mais, pour Camus, « l’engagement collectif prime sur la sérénité du cœur, souligne pertinemment Véronique Albanel. D’où son appel pressant à ne pas se couper du monde et à rester solidaire des hommes ». Camus a bien discerné que dans la quête mystique il y a une part d’égoïsme, au sens où on s’abrite des tourments du monde en se réfugiant dans la spiritualité.
Quelque chose qui coince
Mais il y a assurément des obstacles existentiels à l’adhésion de Camus à Jésus-Christ. Véronique Albanel y fait une discrète allusion : « Accusé d’être ‘une belle âme’ et de défendre ‘une morale de Croix-Rouge’, ou encore raillé pour ses infidélités conjugales, l’amour camusien ne doit-il pas aussi être interrogé à partir de ses contradictions ? ». On voit bien qu’il se débat avec l’envie de se justifier un peu tout en admettant ouvertement le mal qu’il fait à sa femme d’abord et à ses amantes ensuite. Camus avait très bien saisi qu’au Christ on donne tout, et il y avait un domaine de sa vie où il ne parvenait pas à renoncer à quoi que ce soit.
D’où son écartèlement intérieur. Au lieu de baisser ses critères éthiques, comme cela est hélas si courant aujourd’hui, il constatait son impuissance à « vivre le mieux », tenté qu’il était de « vivre le plus ». Talonné par une santé difficile et une vie probablement courte à cause d’une tuberculose déclarée à l’âge de 17 ans, il voulait dévorer la vie et les plaisirs qu’elle offre, sans pouvoir renoncer à sa quête d’absolu.
« L’Homme peut-il à lui seul créer ses propres valeurs ? C’est tout le problème ». On voit bien que Camus n’était pas l’adversaire de Dieu, mais qu’il ne parvenait pas à établir un contact personnel avec lui.
Il y a de la métaphysique chez cet incroyant, du spirituel chez ce charnel. Comment s’étonner alors que tant de chrétiens se sentent une telle proximité avec cet homme honnête ?
1- Dans Philippe Malidor, Camus face à Dieu, Excelsis, 2019 ; préface d’André Comte-Sponville
2- Véronique Albanel, Le Christ d’Albert Camus, Desclée de Brouwer, 2025, 199 pages, 18,90 €
3- Albert Camus, La Chute, Folio-Gallimard, 1956, 1971, p.119. Il est évident que Camus se réfère à Mt 2.16-18
Article résumé par l’auteur. Retrouvez l’intégralité du texte sur le site de Forum protestant.
Photo : Tombe d’Albert Camus à Lourmarin (Vaucluse)